La théorie du « silence ».

Lorsque l’on subit une agression, c’est un grand choc émotionnel. Tout ce en quoi on croit sur l’humanité et sur la société se trouve bouleversé. Les sentiments naturels d’appartenance et de protection s’effondrent. On est seul et personne n’intervient pour nous sauver. On se retrouve sans repères, démuni. 

Très peu de personnes sont capables de nous entendre. Ce n’est pas que les autres soient méchants ou insensibles mais il y a une idée fausse qui consiste à croire que la meilleure chose pour la victime est d’oublier ou de passer à autre chose. Souvent les autres nous expliquent que maintenant le « danger » est écarté et que nos peurs, nos angoisses n’ont pas ou plus lieu d’être. Cela donne le sentiment que ce que l’on ressent n’est pas normal. On a l’impression de passer pour une hystérique et que ça nous décrédibilise. On a l’impression que notre parole n’a aucune valeur, pire qu’elle nous dessert. Les autres nous reprochent de ne pas avoir parlé ou de ne pas parler alors qu’en réalité ils ne sont pas capables d’entendre, d’écouter. 

C’est une « violence », une injustice et une douleur supplémentaire qu’il faut ajouter au reste. 

En tant que victime on a besoin que les autres notamment les proches nous rappellent la personne que l’on était avant de devenir une victime. On a besoin d’être rassuré sur le fait de ne pas avoir mérité ça. Que des personnes tiennent à nous et que nous avons de la valeur. 

L’agression crée une fracture qui nous coupe complètement des autres. On se sent si minuscule, si vulnérable. Le regard sur la vie change brusquement. Les personnes qui ne l’ont pas vécu ne peuvent pas comprendre ce chaos interne et invisible. 

Il y a bien des signes extérieurs que les observateurs vont qualifier comme un manque de volonté d’aller de l’avant, presqu’une faiblesse. Il n’en est rien. 

Lorsqu’une pièce de votre maison est détruite par un dégât des eaux avant de pouvoir la réutiliser, il faut constater l’ampleur des dégâts, nettoyer puis réparer. Ces étapes prennent du temps et son propre à chaque victime. Or nier ce besoin naturel et légitime est une agression supplémentaire infligée à la victime déjà fragilisée. On refuse de la voir comme un être humain. On voudrait qu’elle corresponde, à la représentation que les gens se font de la situation. Situation qui leur échappe complètement car ils ne l’ont pas vécu. On va vous expliquer ce que vous auriez dû faire ou ce que vous devriez faire maintenant.C’est culpabilisant et anxiogène. Cela met énormément de pression à la victime qui de fait se retrouve responsable de son état contrairement à l’agresseur.

Beaucoup vous expliquent que ça ne leur serait pas arrivé à eux pour des tas de raisons dont ils se persuadent. Du fait d’être qui nous sommes en tant qu’individu on aurait presque conduit à notre propre malheur. Encore une fois, on finit par se taire. La parole nous rends nous, la victime, coupable. 

Parler c’est prouver que cela peut arriver à tout le monde. C’est dire cette vérité que personne ne veut entendre que ce mari charmant, que ce père attentionné que ce collègue drôle et serviable n’existe pas. Qu’en réalité c’est un escroc. Un escroc dont ils sont eux-mêmes les victimes. Ça personne ne veut l’entendre, le savoir et l’accepter. 

Personne ne veut vivre dans un monde où de tels individus se fondent dans la masse, nous côtoient, qu’on les invite chez nous, qu’on y expose nos enfants. Et la parole des victimes les fait exister.

Tous les gens bien-pensants détournent le regard. La victime est donc seule à devoir affronter sa réalité, son cauchemar, sa peine et sa douleur. Elle se retrouve pointée du doigt et toute l’attention est reportée sur elle la victime coupable, coupable de troubler l’ordre publique, sans que l’agresseur ne soit inquiété. 

D’ailleurs cela lui permet de démontrer à tous comme nous sommes fragiles, instables voire dangereuse et lui si courageux de nous supporter au quotidien. Il se fait ainsi des alliés. Notre isolement devient encore plus profond. 

La confiance en soi et en les autres se délite un peu plus inexorablement. 

Pourtant la société s’attend à ce que la victime, seule, isolée, prise dans les griffes de son agresseur soit en capacité de fuir, de réagir alors même que le groupe société ne sait pas comment réagir au récit des faits.

Ce sentiment de désespoir profond et d’abandon conduisent à un état de grande vulnérabilité puis en état dépressif qui explique que la victime n’arrive pas à s’en sortir.

Quand les gens ne savent pas comment vous aider, ils préfèrent vous tourner le dos. Personne ne peut regarder son impuissance en face. Aussi beaucoup de victimes se retrouve sans aucun soutien, après l’annonce alors qu’elles ont déjà dû réunir toutes leurs forces pour parler, dénoncer, porter plainte. 

Puis arrive un moment où plus personne ne veut en entendre parler. Il faut passer à autre chose. La victime est « punie » d’avoir laissé l’agresseur lui faire du mal. On est exclu du groupe social comme si l’on était contaminé et potentiellement contaminant. 

Après une agression on n’a pas les mots pour décrire ce que l’on ressent. On ressent beaucoup trop de chose en même temps. Parfois même des choses contradictoires. La peur de mourir, un sentiment d’injustice, de la culpabilité, de la honte, de la souffrance. On se sent moins que rien, on se sent sale, on se sent impuissant. Tout ça en même temps. 

On essaye de comprendre, de réparer, de reconstruire tant la situation vécue que la situation d’avant et l’avenir. Il est difficile d’y parvenir sans aide extérieure.

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