La parentalité dans un contexte de violences conjugales.

Aujourd’hui j’aborde un sujet qui m’est difficile et douloureux, celui de la parentalité. Celle d’un parent victime. Ma parentalité.

Pour moi, comme pour beaucoup, les « premières » violences ont commencé pendant ma première grossesse. En tout cas, c’est à ce moment particulier dans la vie d’une femme, avec toute la symbolique qu’il revêt, que j’en ai pris conscience. Pourtant créer la vie qu’y a t’il de plus beau!

J’ai ressenti un grand sentiment d’insécurité tant pour moi que pour mon bébé à naitre. A l’époque, j’étais une jeune femme amoureuse de 20 ans et les violences n’était pas encore physiques. Pour des raisons médicales j’ai dû rester alitée dès le premier trimestre. J’étais vulnérable et complètement à sa merci.

Avant même sa naissance cet enfant est devenu un moyen de chantage et de pression. Je n’avais pas le recul que j’ai aujourd’hui mais j’avais déjà pleinement conscience qu’il serait capable de s’en prendre à lui si je lui opposais la moindre résistance.

En réalité, ma simple existence, ma soif de vie, la poursuite de mes études représentaient pour lui une forme de résistance.

Mon amour, mon attention, ma vie devaient lui être entièrement consacré. Cet enfant était donc un rival, un concurrent, un être à abattre. Aussi une semaine après la confirmation de ma grossesse, j’ai reçu l’ordre de m’en débarrasser. Je l’aimais mais j’aimais cet enfant encore plus. J’ai décidé de le garder et de le quitter.

Il y a eu des excuses, des promesses, des sous entendus menaçants. Et il y a eu ma peur, mon espoir, ma foi en l’humanité et en la seconde chance. Si je gardais l’enfant, il ferait valoir ses droits de « père ». Lui plus âgé de 7 ans, en CDI face à moi la moins que rien qu’il avait réussi à me convaincre que j’étais. J’y suis retournée. C’était la première tentative de séparation, d’une liste qui n’allait faire que s’allonger avec les années.

Tant que cet enfant était dans mon ventre, j’avais le sentiment de pouvoir le protéger. Et puis ma fille est née. Quelques centimètres et quelques kilos d’innocence et d’amour pur. Comment allais-je pouvoir la protéger maintenant. Je me suis sentie complètement impuissante.

C’est dur à dire aujourd’hui mais j’ai voulu mourir, quitter ce monde cruel, cet homme violent pour toujours. Tout quitter oui mais pas sans elle. Pas en la laissant derrière moi, pas en la laissant avec lui. Commence alors une réflexion incessante sur la façon de faire, sans douleur pour elle, sans risques pour moi de lui survivre. Une obsession jour et nuit. Les ténèbres enveloppaient tout. Je vous laisse imaginer le désespoir qui peut pousser une mère à de telles extrémités. La mort ou la survie.

Si je suis là aujourd’hui pour partager mon histoire c’est que j’ai choisi la survie. À un prix déraisonnable.

J’ai arrêté de m’alimenter. Je suis tombée dans l’anorexie. Inconsciemment, parce que manger c’est vivre mais que cette vie je n’en voulais pas. J’allaitais ma fille et à ses 5 mois le médecin m’a ordonné de la sevrer car ma vie en dépendait. Première fêlure de mère. Mon état me privait du bonheur de la nourrir comme je le souhaitait.

Et puis il y a cette anorexie symptôme de cette dépression qui me rongeait de l’intérieur. Prendre soin d’un nourrisson quand on ne parvient plus à prendre soin de soi. Un arme supplémentaire pour Mr. Parfaite pour me décrédibiliser un peu plus, moi la bonne à rien… même pas à être mère. Parfait pour me faire passer pour folle et me réduire au silence. De toute façon, je n’osais pas parler et si mon corps hurlait pour moi ma douleur, personne n’a rien vu, rien entendu.

Elle était là cette petite vie que j’avais créé de l’amour, je devais me battre pour elle si je ne le faisais pas pour moi. Alors je me suis battue. Je me suis remise à manger. J’ai repris des forces.

Puis les premiers coups ont fait leur apparition. Une bousculade avec votre bébé dans les bras. Des objets qui volent dans la pièce. Des crachats. Mais je suis restée là prostrée comme un lapin dans les phares d’une voiture.

Témoigner de l’affection à ma fille m’était difficile. Cette lutte intérieure que je menais m’épuisait.

Si je suis complètement transparente je pense que quelque part au fond de moi je me disais que sans elle j’aurais pu le quitter. J’espère que vous prenez toute la portée de mon propos. J’aime ma fille plus que tout mais on ne contrôle pas toujours ce que l’on ressent.

Je me sentais une mère indigne tant du fait de mes pensées que de mon incapacité à lui apporter toute la tendresse, l’attention et la sécurité dont elle avait besoin et qu’elle méritait.

J’ai vécu ensuite selon un mécanisme que les praticiens appellent la dissociation. C’est un mécanisme de survie inconscient qui consiste à se distancer de ses émotions pour se protéger. Pendant cette période qui a duré environ 10 ans, nous avons eu une deuxième fille.

Avec ce deuxième enfant, l’enjeu était différent. Mr se l’ai complètement accaparé. Il s’est appliqué à la montrer contre moi et contre sa sœur, dès son plus jeune âge.

Mes filles ont grandi en s’entendant répéter à quel point j’étais une mauvaise mère. Toutes tentatives d’imposer des règles et des limites étaient remises en question par Mr. J’étais méchante. Donner mon avis? Il ne comptait pas.

J’étouffais littéralement. Le seul endroit où je me sentais en sécurité c’était ma chambre, dans mon lit en position fœtale. Je dois avouer que 13 ans plus tard c’est toujours le cas. Il y a quelques jours un psychiatre m’a dit que je souffrais de clinophilie. Je ne suis pas qu’une m….. comme me l’a répété tous les jours Mr.

Aujourd’hui je travaille là dessus mais ça reste difficile d’élever 2 enfants depuis son lit, en luttant contre la dépression, contre l’anorexie qui a fait son retour tout en tentant de garder mon emploi pour les nourrir et leur assurer un toit. Je culpabilise, j’ai honte… je suis triste de leur offrir cette vie. Mais je me bats tous les jours.

Pendant toutes ces années j’ai travaillé. Un moyen de conserver une autonomie financière et une ouverture vers un départ définitif… un jour. J’ai repris mes études aussi. Un bras d’honneur à cet homme qui m’a humilié de toutes les façons possibles mais aussi un modèle que je tenais à donner à mes filles.

Je peux compter sur mes doigts le nombre de fois que j’ai mangé à table avec mes filles. Je ne leur ai pas lu d’histoire pour les coucher le soir. Je me suis recroquevillée sur moi autant que possible pour ne pas marcher sur les plates-bandes de Mr. Ma présence était source de conflits et j’ai tenté d’épargner à mes enfants ce triste spectacle.

La voix de mon aînée, alors qu’elle avait un peu plus d’un an répétant innocemment ces mots qu’elle avait dû m’entendre crier tant de fois, résonne encore en moi. « Lâche-moi! Lâche-moi! Tu me fais mal. » J’ai choisi pour autant que cela puisse être un choix de m’effacer, de disparaître. D’être une mère en coulisse. De veiller à leur bien-être de loin. À leur inculquer mes valeurs en cachette. À les aimer sans le montrer.

Je me suis toujours sentie et je me sens encore comme une mère amputée, tuée dans l’œuf. Privée du droit d’entourer ses enfants de tout l’amour qu’elle avait à leur offrir. Privée du droit de les éduquer librement. Privée du droit de leur apporter un sentiment de sécurité.

Je suis partie ou plutôt j’ai fuit, il y a quelques mois, après avoir échoué dans mon rôle premier. Mon aînée a été elle-même victime de violences physiques de son père géniteur sous les yeux impuissants de ma cadette.

Je les élève donc seule. Je jongle entre mes séquelles et les leurs. Mais aussi avec ma honte, ma culpabilité et ma peur. Je frappe à toutes les portes pour trouver de l’aide. Malheureusement l’emprise ne disparaît pas avec le départ du conjoint violent. Ma cadette réclame son « père », nous tient responsable sa sœur et moi. Dis qu’elle aurait préféré vivre avec lui. Frappe sa sœur. M’inonde de reproches chaque jour. L’ainée fait preuve d’une maturité et d’un courage sans failles. Un poids bien lourd pour ses jeunes épaules. Nous sommes suivies toutes les trois mais la route sera longue.

C’est pour elles que je me bats aujourd’hui. Pour que nos enfants soient reconnus victimes parce qu’ils en sont. Priver un enfant de son autre parent c’est une forme de maltraitance. Que le meurtre psychique soit reconnu et fermement condamné. Parce que lutter contre les feminicides, c’est aussi ça.

Le passage devant le JAF est imminent. Je l’attend autant que je le redoute. Je souhaite que la justice entende que mes filles aussi sont sous emprise. Qu’elle nous protège efficacement. Qu’elle ouvre les yeux sur ce qui se joue dans les familles où la violence conjugale sévit. Qu’elle offre un soutien à la parentalité aux parents victimes comme moi qui en ont besoin et qui le sollicite. Qu’elle donne la possibilité de se reconstruire sans faire plus de dégâts.

2 réflexions au sujet de « La parentalité dans un contexte de violences conjugales. »

    1. Merci. 😍
      Pas facile de se mettre à nu comme ça mais je me rends compte à quel point mon silence lui a permis de sévir.
      Je dois parler aujourd’hui pour protéger mes enfants.
      J’espère pouvoir en aider d’autres qui vivent et ressentent la même chose, en leur disant vous n’êtes pas seule mais partir est toujours le seul choix à faire.
      Il n’est jamais trop tard.

      Aimé par 1 personne

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